dimanche, mars 26, 2006

Aventures dans le réservoir de ballast #5 wing starboard

Nous écumions les mers de l’est américain quand le verdict est tombé ! Nous devions aller inspecter l’intérieur du réservoir de ballast #5 wing starboard (c'est le réservoir de lest latéral, situé à tribord, en arrière du navire, mais juste en avant de la salle des machines)! Une fuite d’eau suspecte, inondant presque le tunnel de déchargement, nous avait mis subtilement la puce à l’oreille…

En tant que second mécano, il m’incombe de prendre la décision : vu que ça ne me tente pas trop d’installer le moteur électrique sur la pompe d’eau condensée, j’ai pensé qu’une ballade dans le réservoir serait plaisante. D’autant plus que le vent de force 8 qui sévit n’était pas propice à travailler à la proue du navire sur le treuil d’amarrage. Ces deux jobs étant procrastinées une fois de plus, je m'attelle à la visite du réservoir.

Première étape : remplir le formulaire OPS 11 qui donne le droit bureaucratique d’entrer dans un espace clos. Sceau de la compagnie, signature du capitaine, cochez-oui-cochez-non, et le tour est joué. Suivra l’OPS 11A qui permettra d’effectuer des travaux à chaud dans le dit réservoir. Le cas échéant.

Mes petits gars (♫♪ ého, ého nous allons au boulot! ♫♪), armés jusqu’aux dents de clés 1 1/16" pour ouvrir le trou d’homme, d’extensions électriques et de bottes de caoutchouc (pas la paire qui est percée SVP!) partent en éclaireurs pour ouvrir la voie.

Il ne me reste plus qu’à arriver en apothéose, avec mon analyseur d’oxygène, déclarer que l’air est respirable.

Nous entrons…

L’air est glauque, humide, les parois sont visqueuses. Un homme se tient à l’extérieur, selon la recommandation 6a, alinéa 3 de l’article sur la sécurité du code STCW 95. La lumière projette des ombres blafardes sur la tuyauterie rouillée.

Mon bras droit monte sur les raidisseurs longitudinaux pendant que mon bras gauche tient la lumière. J’ai l’air entreprenante, comme ça, à raconter ça mais quand je dis mon bras droit, c’est de mon fitter que je parle. Moi, j’ai un peu le vertige, je vais donc attendre l’échelle pour monter de façon plus conventionnelle.

Mais l’échelle ne rentre pas par cette ouverture, trop encombrée. Nous nous dirigeons vers le second trou d’homme, à l’avant du réservoir, frayant notre chemin au travers les raidisseurs transversaux, les varangues et autres obstructions. L’extension de la lumière n’est pas assez longue, nous la laissons derrière nous. La lueur provenant du trou d’homme avant nous guide.

Mon fitter sort quelques minutes, me laissant seule, accroupie sur la grille qui surplombe les tuyaux. Le silence s’installe, pesant. Je me déplace légèrement de façon à ne plus voir l’ombre du huileur de garde devant l’ouverture. Enfin réellement seule! Je laisse monter en moi une douce angoisse. Le navire roule lentement. Le clapotis des quelques centimètres d’eau laissés dans le réservoir résonne à mes oreilles. J’entends même la mer, juste de l’autre côté de la paroi, qui défile avec un chuintement continu.

Je sifflote un air pour faire semblant de dissiper mon inquiétude simulée. J’adore dramatiser. Au bout de quelques mesures, je me rends compte qu’il s’agit du «Yellow submarine». Mauvaise idée. Je me rabats donc sur la chanson que nous chantions tous les matins au camp l’Assomption pour se donner le courage d’affronter une autre journée de joyeux masochisme. C’est plus approprié. «♫♪ Le matin, tout resplendit, tout chaaaaante, le soleil rit, le ciel flamboie…♫♪»

Je regarde l’indicateur d’oxygène qui indique toujours 20,9%, aucune quantité de gaz inflammables. Je souffle dans la prise d’échantillon : 19,5%, l’alarme sonne. Je me demande vaguement ce qui se passerait si on pétait dans la prise…

Je n’ai pas le temps de considérer plus longtemps, le fitter est de retour. Je ne reste jamais seule bien longtemps, les petits Philippins sont très protecteurs de leur seconde ingénieure…

Finalement, bien sûr, la seule échelle qui réussit à entrer par le trou d’homme étant trop courte, il a bien fallu que je me hisse là-haut d’une façon ou d’une autre… Tant pis pour mon vertige.

Résultat de mon inspection : la réparation à faire est adjacente au réservoir de mazout de la salle des machines, juste à l’endroit le plus explosif, entre le niveau de liquide et le dessus du réservoir. Il est impossible de souder. Il nous faut conférer avec le bureau des Bermudes avant de procéder à une réparation temporaire.

Je sors de là, il faut que j’aille faire mon rapport. En 3 exemplaires…

1 commentaire:

Fredesk a dit...

C'est drôle quand même : je me rends compte en lisant ta réparation que mes lunettes se sont mystérieusement recouvertes de graisse - sûrement par sympathie - et me vlà obligé de sortir les laver dans l'eau de vaisselle pour pouvoir continuer d'apprécier tes écriteries :)