dimanche, septembre 18, 2005

Canard à voile : jour 10

Jour 10 (22 mai)

06h50
: Mon quart s’est terminé à 06h, mais je n’ai eu le temps de rien faire, impossible de lâcher la barre deux secondes, même pour écrire.


Ensuite il y a eu les fonds de cale à pomper : 8 seaux d’eau à pomper à la main, et à vider dans le lavabo. Puis, les 400 coups de pompe à fuel (manuelle) pour transférer le combustible.

Hier dans la nuit, vers 22h, l’alarme du régulateur de gaz propane pour le poêle a sonné, pour indiquer que les batteries étaient à plat. Nous avons roulé toute la nuit sans feux de position. La seule consommation d’électricité était la petite lumière du compas magnétique. Et le «power steering» de la barre, suspecté-je, malgré les assurances de Paul.

Ce matin, je commençais à en avoir marre : on avait enlevé la veille les plastiques protecteurs autour du cockpit, pour bien «sentir» le vent. Sentir le vent mon cul, j’en avais les yeux qui piquaient, la joue gauche gelée, je me sentais harcelée par le vent. Si j’avais pu, j’aurais tout crissé là et je serais partie à la maison. Mais bon. On se calme le pompon, j’ai pris un grand respir (dans le vent) et j’ai continué.

Plus que 328 milles. Il est presque 08h, je vais me coucher un peu avant mon quart de midi à 15h. Surtout que j’ai promis de faire du spaghetti sauce tomate (en pot de verre) pour le dîner. Si le régulateur a assez d’énergie pour laisser passer le gaz vers le poêle!!!


Quand on y pense, tous nos appareils fonctionnent à merveille sauf un. C’est juste dommage que ce soit l’alternateur! (celui qui charge nos batteries, qui sont notre seule source d'électricité...) En plus, ce matin le temps est nuageux, les panneaux solaires ne sont pas très contents et ça ne charge pas vite!


12h : Plus que 294 milles! Je prends le quart tout de suite après le spaghetti, finalement préparé par JM, mon effort s’étant limité à ouvrir le pot de verre de la sauce. JM est une bonne pâte! OUAAAAA le jeu de mot!!! Je suis une boutade-en-train!

Position de 18h : 21°48’N 61°15’O

samedi, septembre 17, 2005

Canard à voile : jour 9

Jour 9 (21 mai)

00h20
: Plus que 515 milles à faire, nous sommes à la latitude 25°!

Les ti-gars ont décidé, tous seuls, dans leur grande mansuétude, de faire chacun une demi-heure de mon quart de nuit pour tenir la roue «parce que je rushe pour barrer de nuit» paraît-il. Tandis qu’eux, ils sont juste «écoeurés». Pourtant, si mes souvenirs sont bons, ce n’est pas moi qui «rushais» à la roue hier dans la nuit! Je trouve ça un peu insultant, et surtout inutile, mais j’ai envie d’accepter, juste pour les emmerder.

Mais finalement Paul, malgré ses bonnes intentions paternalistes de petit frère attentionné, s’endormait vers la fin de son quart et il est déjà au lit. Quant à JM, il n’a pas de montre et il se réveillera quand JE le déciderai. Et je ne vais certainement pas lui confier MA barre pour une demi-heure supplémentaire! GRRRR!

00h45 : Pour la première fois de ma vie, j’ai vu la Voie Lactée!!! Ça me réconcilie avec le reste de l’Univers, et je pardonne un peu (mais pas trop) aux gars leur condescendance.

Dû à une légère myopie et à la conviction profonde que la Voie Lactée est une légende urbaine (ou plutôt galactique), je n’ai jamais pu voir cette traînée dont tout le monde parle… Mais cette fois, ça y est!!!

On dirait que la vue de la Voie Lactée calme mes angoisses irrationnelles de nuit. Je l’ai vue, sans même la chercher! Je vérifiais s’il n’y avait pas un bateau qui croisait notre route par hasard, et j’ai vu ce faisceau dans le ciel. J’ai eu beau chercher un phare, ou bien le haut de l’Édifice Ville-Marie, ou encore la Tour Eiffel pour en trouver la source, j’ai dû constater l’origine Céleste de la Chose!

(Non je n'ai pas mis une photo de la Voie Lactée, mon flash n'était pas assez puissant!)

01h10 : Nous sommes tout à moteur, aucune voile. C’est très facile à barrer. Je ne peux pas dire que je «rushe» ni même que je sois «écoeurée». Il y a parfois un avion qui traverse le ciel. Je les regarde et me dis qu’ils ont bien de la chance d’aller aussi vite. Et en plus je suis certaine qu’ils se plaignent de la longueur du voyage. Je me promets qu’à ma prochaine traversée d’avion, je ne me plaindrai pas.

01h40 : JM vient d’émerger, probablement anxieux de savoir si je «rushe». Je le renvoie au lit, ce qu’il fait sans protester après que j’ai dû le rassurer sur ma capacité de barrer. Pffft. C’est ça, t’es gentil, mais barre-toi! Il a la mémoire courte!

03h15 : Toujours rien à l’horizon et ô miracle, pas d’angoisse nocturne. Je vais me préparer à envisager de penser à réveiller JM pour 03h45, puis au dodo. Mon prochain quart est de 09h à 12h.

09h30: Finalement, être de quart à la roue a du bon. Congé de corvée à moins que je n'insiste. Paul me demande si je préfère faire la vaisselle du déjeuner, au lieu de tenir la roue. Je décline l’offre sans remords. On est encore à moteur, le cap est stable, peu de vent, pas de voiles.


Je planifie soigneusement mon second lavage de cheveux du voyage : je mouillerai mes cheveux en récupérant l’eau douce dans un premier bac, puis je récupère cette eau pour rincer mes cheveux, en la récupérant dans un second bac. L’eau de rinçage servira ensuite à laver quelques bobettes sales. Puis on pourra la récupérer encore pour se brosser les dents. La classe.

10h10 : Latitude 25° 10’, nous avons parcouru 1174 milles depuis Canso, il ne reste que 456 milles avant St-Martin. Paul a calculé un ETA (estimated time of arrival) à St-Martin le 25 mai au petit jour. Nous essaierons d’arriver à la clarté, ce sera plus facile. Surtout si nos batteries sont à plat et que nous n’avons droit qu’à un seul essai avec le guindeau! Ça veut dire que dès qu’on aura lâché l’ancre, si on veut la remonter, ça devra se faire à bras…

Voici Paul, jouant à la figure de proue, les deux pieds sur notre ancre...

Nous ne pouvons pas communiquer avec le proprio avant notre arrivée. Nous avions prévu l'appeler avec le téléphone satellite (qui n'a jamais fonctionné) une journée à l'avance pour qu'il vienne prendre possession du voilier. Il faudra encore l’attendre à St-Martin avant de pouvoir rentrer au pays.

10h25 : Finalement j’aime bien être à la barre. Surtout quand j’entends des bruits de vaisselle en provenance du carré!

18h15 : De retour de quart jusqu’à 21h. 410 milles avant St-Martin. 24° 19’ de latitude. Nous sommes toujours à moteur mais le vent devrait forcir cette nuit, selon le fax météo de la Floride (nous sommes maintenant hors de portée d’Environnement Canada). Ce fax nous a coûté la peau des fesses à recevoir (en terme de voltage). Nous amorçons la nuit avec 11,7V aux batteries. Pourvu que les feux de position tiennent le coup!

Le vent s’est un peu levé, nous montons les voiles.

Paul a fait du déshydraté pour souper, du porc aigre-doux, mais il a un peu raté son coup et ça a plutôt la consistance de la soupe. C’est bon quand même. Mieux que le couscous déshydraté d’hier…

Position du 16h45 : 24°27’N 60°06’O

vendredi, septembre 16, 2005

Canard à voile : jour 8

Jour 8 (20 mai)

06h15. Je suis de nouveau de quart, de 06h à 09h. Dure première nuit à la roue. Trois heures collée à la barre, c’est moins relax qu’avec le pilote automatique, on n’a pas le temps de faire autre chose, ni le point, ni pomper les cales, ni même faire du café. À peine le temps d’angoisser dans le noir.

Nous éteignons les frigos, maintenant que le jambon est presque fini. (Enfin!) Il n’y a plus trop de choses périssables de toute façon. Heureusement que le GPS fonctionne à piles puisque nous n’avons même pas de sextant à bord! Et c’est pas avec le trafic qu’il y a sur notre route qu’on pourrait demander notre chemin! Surtout si le même le VHF n’a plus assez d’énergie pour fonctionner!!!

Les batteries se tiennent entre 11 et 12 volts, dans le rouge… Ou peut-être en deçà, l’échelle ne va pas plus loin.

Grain à l’est : le soleil se montre enfin au-dessus des nuages.

La nuit dernière, j’étais de quart de 21h à minuit. JM est apparu vers 22h45 (il n’a pas de montre). Puisque c’est notre première nuit de roue intensive, nous convenons que l’un est à la roue pendant que l’autre fera dodo en stand-by sur la banquette du cockpit. Je n’ai pas eu à le réveiller pour avoir de l'aide avant que ce ne soit l'heure de son quart, mais ça me sécurisait.

À minuit, je prends la banquette, il prend la roue. JM est bon en tout : il apprend vite, fait la bouffe, lave le pont, lève et descend les voiles etc, mais pour l’instant, la roue n’est pas son point fort. Je me réveille à quelques reprises avec le bruit des voiles qui flacottent parce qu'elles ne savent plus où aller. Je l'aide à reprendre le cap et me recouche.

À 02h, nous avons rentré la grand-voile, avec notre skipper qui jugeais que sa présence nuisait au génois. Pas la présence du skipper, mais celle de la grand-voile. (La grand-voile est celle qui est en arrière du mât avant, et le génois est à l'avant du mât avant.)

06h30 : Je crois qu’on va clairer le grain, il semble vouloir nous passer dans le dos. Tant mieux, on a besoin du soleil pour alimenter notre panneau solaire! J’écris tout en barrant, un peu difficile, mais le bateau est stable, il ne nécessite qu’une petite correction de temps à autre.

Je viens de manger la dernière pomme. La dernière orange a été engloutie hier. Je crois qu’il reste encore un pamplemousse quelque part avant que nous ne mourions tous du scorbut.

07h : J’ai fait la vaisselle (à l’eau de mer) pendant que Paul, réveillé, tenait la barre. Ça brise un peu la monotonie de varier les tâches. Nous avons aussi arrêté la pompe à eau douce (nous avons de l’eau potable en bidons en quantité industrielle), le lavabo n’est maintenant alimenté que par le petit robinet d’eau de mer qui fonctionne à pédale. Nous avons tout de même rempli quelques bidons vides avec l’eau douce du réservoir, dont nous n’avons même pas entamé le quart finalement. Dire que nous avions peur d’en manquer! Il faut dire que nous évitions de l’utiliser puisqu’elle puait et avait une couleur un peu douteuse.

07h30 : Je vais aller faire le transfert de combustible (à partir des réservoirs de fond, à la « day tank » ). Je vais pomper à la main, bien sûr, pour économiser les batteries. Environ 8 fois 60 coups de pompe, ce qui nous fait dire que nous allons faire les 400 coups, pour aller remplir ce réservoir. Nous sommes des boute-en-train.

(Pause dans le récit pour vous laisser le temps de rire de ma boutade).

À vitesse réduite, le plein doit être fait toutes les 18 heures. Paul, qui n'est pas encore couché car il est occupé à gérer les poubelles, prendra la barre pendant ce temps. Nos poubelles sont des poubelles bien tenues. Stockées à l'arrière, dans le Zodiac, aucune effluve nauséabonde de risque de nous atteindre, même par vent arrière, puisque tout est lavé, trié, classé.


Je dois me tartiner de crème solaire, le soleil commence déjà à chauffer!

08h : Nous sommes à la latitude 27° 23’. St-Martin est à la latitude 18°, soit environ 600 milles à faire encore. Dans 6 jours au gros max, nous y serons. Incroyable, on commence à en voir le bout.

08h20 : Je cogne des clous… Encore un effort, je termine mon quart à 09h. Je présente un spectacle déplorable: tartinée de crème solaire à FPS60, une serviette blanche qui me couvre la jambe gauche exposée au soleil, mon imper léger sur les épaules car je brûle déjà, le gros chapeau de paille et les lunettes soleil. Et mes inséparables chaussettes spiderman (à semelles antidérapantes) qui me servent de poches et dans lesquelles je glisse ma lampe de poche miniature pour la nuit et un kleenex pour morver. Faut pas avoir d’orgueil.


Mais je ne suis pas la seule à avoir l'air fou. Pendant que JM fait la sieste, nous le prenons subrepticement en photo...


1045 milles de parcourus depuis Canso. On fait environ 5,8 nœuds et on a hâte que le vent tourne de l’est pour pouvoir grignoter quelques degrés vers St-Martin. Nous avons passé le point Milieu, ce point imaginaire dont nous avons rêvé pendant les 6 premiers jours du voyage. Quelle déception quand on regarde ce point symbolique : la mer est toute pareille à celle d'Avant le Point Milieu et à celle d'Après le Point Milieu...

Il est temps de bifurquer vers le sud-sud-ouest, mais le vent s’obstine à nous nuire.

J'inspecte les feuilles météo...


12h30
. Le vent a enfin tourné un peu, et le soleil fait sa job de remplir nos batteries qui sont montées à 12,4V, presque dans le vert pâle! Mon moral remonte avec le voltage. Mon prochain quart est de 15 à 18h puis de nouveau cette nuit de minuit à 03h. J’ai dormi un peu ce matin. Je commence à avoir faim, mais je suis tannée de manger du jambon. Voilà trois jours qu’on essaie de le finir. La température du frigo, qu'on a arrêté pour sauver de l'électricité, monte tranquillement.

16h15 : Selon le GPS, le soleil se couchera ce soir à 18h36. La lune devrait commencer à se montrer cette nuit. Je prépare la liste de ce dont j’aurai besoin pour mon quart de nuit : ma mini-flashlight dans mes chaussettes, une barre granola et quelques carottes en cas de fringale, une bouteille d’eau, les jumelles à proximité, préparer mon petit banc pour prendre la roue confortablement, mon pad et mon crayon pour continuer mes chroniques entre deux corrections à la roue, et un gilet chaud au cas où ça deviendrait frisquet.

Ce soir pour souper : un couscous-ration-d'astronaute, absolument infect, qui goûte le sel. Vivement des fruits et des légumes frais!!!

Position à 18h : 26°27'N 58°56'O

jeudi, septembre 15, 2005

Canard à voile : jour 7

Jour 6? Jour 7?
Difficile à dire puisque je ne peux plus ouvrir mon ordi et toutes mes notes y sont consignées. En tous cas, nous sommes le 19 mai.

02h30, sur mon quart de nuit, à écrire à la main sur du papier, éclairée par une lampe de poche... Hier j’ai remarqué que l’indicateur de charge des batteries n’était pas au maximum. L’alternateur ne semble plus charger. Je dois donc continuer mes chroniques sur du papier, avec un crayon, à la mitaine comme dans l’ancien temps, puisque je veux économiser le courant.

Plus d’ordinateur, de charge de caméra, de télé, de musique sur CD, tous les petits luxes sont bannis. Nous conservons l’énergie pour le pilote automatique, le GPS, le frigo, et surtout le contrôleur électronique de gaz propane pour le poêle… (Alerte au café!!!)

Fin d’après-midi, la série noire continue : le moteur principal rote, s’étouffe et s’arrête. Si nous voulons avoir assez de courant pour pouvoir le redémarrer (il a un démarreur à batteries), il nous faut faire vite. Tout semble en ordre, alors nous changeons le filtre à diésel, au cas. Cette procédure prend un peu de temps, puisque dans le noir, à la lampe de poche, dans cet espace réduit, c’est pas simple. Nous sommes heureusement bien fournis en piles pour les lampes.

Il fait chaud, Paul tient la barre pendant que je m'affaire au filtre avec JM. Tentative de démarrage : rrrrrreuh. Bon, on doit purger les injecteurs. Nous procédons, nous recommençons, puis enfin, victoire, le moteur redémarre.

Nous avons un panneau solaire de 6 ampères. Pas le Pérou mais ça peut dépanner. Quoique la nuit, c’est nul. Raison de plus pour angoisser dans le noir, seule pendant mon quart. On est encore à 796 milles de St-Martin, soit encore 5 ou 6 jours.

Heureusement le moral de l’équipage est toujours bon : Paul parce qu’il en a vu d’autres, JM parce qu’il est innocent. Moi j’ai trop d’imagination, je pense toujours au pire. Mais j'en suis ravie, je me dis que je pourrai enfin raconter des choses palpitantes dans mon récit de voyage et que mes lecteurs seraient bouche bée, envieux et admiratifs devant la misère à laquelle j'ai eu à faire face. Rien que d'y penser, je verse une petite larme émue...

Je ne m’endormais plus ce matin, je suis montée à 02h30 (mon quart est à 03h) et j’ai remplacé Paul qui, lui, commençait à sérieusement cogner des clous.

La nuit est étoilée, il fait doux, mais juste assez frais. Pas un navire en vue. Comme dans les deux derniers jours, d’ailleurs. On fait tout de même 7 nœuds, avec moteur et voile réduite.

Il est presque 03h, le soleil ne se lèvera pas avant 04h30. Après, le reste de mon quart ira tout seul.

03h50 : une lueur pointe à l’est, on commence à deviner le nouveau jour. Je ferai le point à 04h. Je fermerai les feux de position vers 04h30 pour économiser l’énergie.

10h30 : J’ai commencé à cogner des clous sur mon quart de nuit dès que le soleil s’est levé… Je me suis couchée à 06h30, après avoir vérifié l’eau dans la cale. Pas trop d’eau, inutile de pomper. Je me suis relevée à 08h30, ai revérifié ce que je pouvais sur l’alternateur : inutile de rêver, il ne produit plus rien. Je soupçonne le régulateur électronique. Le système est déclaré kaput. Il y a de gros nuages aujourd’hui, pas trop bon pour la performance de la batterie solaire.

J’ai terminé la nuit dernière mon livre à jeter après usage. Je ne sais pas si j’aurai le temps d’en commencer un autre, je sens que le reste du voyage sera occupé…

13h Nous dînons de jambon à l’érable avec le cantaloup qui est enfin mûr. Un de nos derniers fruits avant de mourir du scorbut.

13h30 : Nous décidons de prendre la roue en manuel, fini le pilote automatique, il prend trop d’énergie. Nous commençons donc les mesures d’urgence électrique. Nous utiliserons nos lampes de poche pour tout éclairage dès le coucher du soleil.

Position à 18h : 28° 47'N et 58° 16'O