vendredi, septembre 16, 2005

Canard à voile : jour 8

Jour 8 (20 mai)

06h15. Je suis de nouveau de quart, de 06h à 09h. Dure première nuit à la roue. Trois heures collée à la barre, c’est moins relax qu’avec le pilote automatique, on n’a pas le temps de faire autre chose, ni le point, ni pomper les cales, ni même faire du café. À peine le temps d’angoisser dans le noir.

Nous éteignons les frigos, maintenant que le jambon est presque fini. (Enfin!) Il n’y a plus trop de choses périssables de toute façon. Heureusement que le GPS fonctionne à piles puisque nous n’avons même pas de sextant à bord! Et c’est pas avec le trafic qu’il y a sur notre route qu’on pourrait demander notre chemin! Surtout si le même le VHF n’a plus assez d’énergie pour fonctionner!!!

Les batteries se tiennent entre 11 et 12 volts, dans le rouge… Ou peut-être en deçà, l’échelle ne va pas plus loin.

Grain à l’est : le soleil se montre enfin au-dessus des nuages.

La nuit dernière, j’étais de quart de 21h à minuit. JM est apparu vers 22h45 (il n’a pas de montre). Puisque c’est notre première nuit de roue intensive, nous convenons que l’un est à la roue pendant que l’autre fera dodo en stand-by sur la banquette du cockpit. Je n’ai pas eu à le réveiller pour avoir de l'aide avant que ce ne soit l'heure de son quart, mais ça me sécurisait.

À minuit, je prends la banquette, il prend la roue. JM est bon en tout : il apprend vite, fait la bouffe, lave le pont, lève et descend les voiles etc, mais pour l’instant, la roue n’est pas son point fort. Je me réveille à quelques reprises avec le bruit des voiles qui flacottent parce qu'elles ne savent plus où aller. Je l'aide à reprendre le cap et me recouche.

À 02h, nous avons rentré la grand-voile, avec notre skipper qui jugeais que sa présence nuisait au génois. Pas la présence du skipper, mais celle de la grand-voile. (La grand-voile est celle qui est en arrière du mât avant, et le génois est à l'avant du mât avant.)

06h30 : Je crois qu’on va clairer le grain, il semble vouloir nous passer dans le dos. Tant mieux, on a besoin du soleil pour alimenter notre panneau solaire! J’écris tout en barrant, un peu difficile, mais le bateau est stable, il ne nécessite qu’une petite correction de temps à autre.

Je viens de manger la dernière pomme. La dernière orange a été engloutie hier. Je crois qu’il reste encore un pamplemousse quelque part avant que nous ne mourions tous du scorbut.

07h : J’ai fait la vaisselle (à l’eau de mer) pendant que Paul, réveillé, tenait la barre. Ça brise un peu la monotonie de varier les tâches. Nous avons aussi arrêté la pompe à eau douce (nous avons de l’eau potable en bidons en quantité industrielle), le lavabo n’est maintenant alimenté que par le petit robinet d’eau de mer qui fonctionne à pédale. Nous avons tout de même rempli quelques bidons vides avec l’eau douce du réservoir, dont nous n’avons même pas entamé le quart finalement. Dire que nous avions peur d’en manquer! Il faut dire que nous évitions de l’utiliser puisqu’elle puait et avait une couleur un peu douteuse.

07h30 : Je vais aller faire le transfert de combustible (à partir des réservoirs de fond, à la « day tank » ). Je vais pomper à la main, bien sûr, pour économiser les batteries. Environ 8 fois 60 coups de pompe, ce qui nous fait dire que nous allons faire les 400 coups, pour aller remplir ce réservoir. Nous sommes des boute-en-train.

(Pause dans le récit pour vous laisser le temps de rire de ma boutade).

À vitesse réduite, le plein doit être fait toutes les 18 heures. Paul, qui n'est pas encore couché car il est occupé à gérer les poubelles, prendra la barre pendant ce temps. Nos poubelles sont des poubelles bien tenues. Stockées à l'arrière, dans le Zodiac, aucune effluve nauséabonde de risque de nous atteindre, même par vent arrière, puisque tout est lavé, trié, classé.


Je dois me tartiner de crème solaire, le soleil commence déjà à chauffer!

08h : Nous sommes à la latitude 27° 23’. St-Martin est à la latitude 18°, soit environ 600 milles à faire encore. Dans 6 jours au gros max, nous y serons. Incroyable, on commence à en voir le bout.

08h20 : Je cogne des clous… Encore un effort, je termine mon quart à 09h. Je présente un spectacle déplorable: tartinée de crème solaire à FPS60, une serviette blanche qui me couvre la jambe gauche exposée au soleil, mon imper léger sur les épaules car je brûle déjà, le gros chapeau de paille et les lunettes soleil. Et mes inséparables chaussettes spiderman (à semelles antidérapantes) qui me servent de poches et dans lesquelles je glisse ma lampe de poche miniature pour la nuit et un kleenex pour morver. Faut pas avoir d’orgueil.


Mais je ne suis pas la seule à avoir l'air fou. Pendant que JM fait la sieste, nous le prenons subrepticement en photo...


1045 milles de parcourus depuis Canso. On fait environ 5,8 nœuds et on a hâte que le vent tourne de l’est pour pouvoir grignoter quelques degrés vers St-Martin. Nous avons passé le point Milieu, ce point imaginaire dont nous avons rêvé pendant les 6 premiers jours du voyage. Quelle déception quand on regarde ce point symbolique : la mer est toute pareille à celle d'Avant le Point Milieu et à celle d'Après le Point Milieu...

Il est temps de bifurquer vers le sud-sud-ouest, mais le vent s’obstine à nous nuire.

J'inspecte les feuilles météo...


12h30
. Le vent a enfin tourné un peu, et le soleil fait sa job de remplir nos batteries qui sont montées à 12,4V, presque dans le vert pâle! Mon moral remonte avec le voltage. Mon prochain quart est de 15 à 18h puis de nouveau cette nuit de minuit à 03h. J’ai dormi un peu ce matin. Je commence à avoir faim, mais je suis tannée de manger du jambon. Voilà trois jours qu’on essaie de le finir. La température du frigo, qu'on a arrêté pour sauver de l'électricité, monte tranquillement.

16h15 : Selon le GPS, le soleil se couchera ce soir à 18h36. La lune devrait commencer à se montrer cette nuit. Je prépare la liste de ce dont j’aurai besoin pour mon quart de nuit : ma mini-flashlight dans mes chaussettes, une barre granola et quelques carottes en cas de fringale, une bouteille d’eau, les jumelles à proximité, préparer mon petit banc pour prendre la roue confortablement, mon pad et mon crayon pour continuer mes chroniques entre deux corrections à la roue, et un gilet chaud au cas où ça deviendrait frisquet.

Ce soir pour souper : un couscous-ration-d'astronaute, absolument infect, qui goûte le sel. Vivement des fruits et des légumes frais!!!

Position à 18h : 26°27'N 58°56'O

jeudi, septembre 15, 2005

Canard à voile : jour 7

Jour 6? Jour 7?
Difficile à dire puisque je ne peux plus ouvrir mon ordi et toutes mes notes y sont consignées. En tous cas, nous sommes le 19 mai.

02h30, sur mon quart de nuit, à écrire à la main sur du papier, éclairée par une lampe de poche... Hier j’ai remarqué que l’indicateur de charge des batteries n’était pas au maximum. L’alternateur ne semble plus charger. Je dois donc continuer mes chroniques sur du papier, avec un crayon, à la mitaine comme dans l’ancien temps, puisque je veux économiser le courant.

Plus d’ordinateur, de charge de caméra, de télé, de musique sur CD, tous les petits luxes sont bannis. Nous conservons l’énergie pour le pilote automatique, le GPS, le frigo, et surtout le contrôleur électronique de gaz propane pour le poêle… (Alerte au café!!!)

Fin d’après-midi, la série noire continue : le moteur principal rote, s’étouffe et s’arrête. Si nous voulons avoir assez de courant pour pouvoir le redémarrer (il a un démarreur à batteries), il nous faut faire vite. Tout semble en ordre, alors nous changeons le filtre à diésel, au cas. Cette procédure prend un peu de temps, puisque dans le noir, à la lampe de poche, dans cet espace réduit, c’est pas simple. Nous sommes heureusement bien fournis en piles pour les lampes.

Il fait chaud, Paul tient la barre pendant que je m'affaire au filtre avec JM. Tentative de démarrage : rrrrrreuh. Bon, on doit purger les injecteurs. Nous procédons, nous recommençons, puis enfin, victoire, le moteur redémarre.

Nous avons un panneau solaire de 6 ampères. Pas le Pérou mais ça peut dépanner. Quoique la nuit, c’est nul. Raison de plus pour angoisser dans le noir, seule pendant mon quart. On est encore à 796 milles de St-Martin, soit encore 5 ou 6 jours.

Heureusement le moral de l’équipage est toujours bon : Paul parce qu’il en a vu d’autres, JM parce qu’il est innocent. Moi j’ai trop d’imagination, je pense toujours au pire. Mais j'en suis ravie, je me dis que je pourrai enfin raconter des choses palpitantes dans mon récit de voyage et que mes lecteurs seraient bouche bée, envieux et admiratifs devant la misère à laquelle j'ai eu à faire face. Rien que d'y penser, je verse une petite larme émue...

Je ne m’endormais plus ce matin, je suis montée à 02h30 (mon quart est à 03h) et j’ai remplacé Paul qui, lui, commençait à sérieusement cogner des clous.

La nuit est étoilée, il fait doux, mais juste assez frais. Pas un navire en vue. Comme dans les deux derniers jours, d’ailleurs. On fait tout de même 7 nœuds, avec moteur et voile réduite.

Il est presque 03h, le soleil ne se lèvera pas avant 04h30. Après, le reste de mon quart ira tout seul.

03h50 : une lueur pointe à l’est, on commence à deviner le nouveau jour. Je ferai le point à 04h. Je fermerai les feux de position vers 04h30 pour économiser l’énergie.

10h30 : J’ai commencé à cogner des clous sur mon quart de nuit dès que le soleil s’est levé… Je me suis couchée à 06h30, après avoir vérifié l’eau dans la cale. Pas trop d’eau, inutile de pomper. Je me suis relevée à 08h30, ai revérifié ce que je pouvais sur l’alternateur : inutile de rêver, il ne produit plus rien. Je soupçonne le régulateur électronique. Le système est déclaré kaput. Il y a de gros nuages aujourd’hui, pas trop bon pour la performance de la batterie solaire.

J’ai terminé la nuit dernière mon livre à jeter après usage. Je ne sais pas si j’aurai le temps d’en commencer un autre, je sens que le reste du voyage sera occupé…

13h Nous dînons de jambon à l’érable avec le cantaloup qui est enfin mûr. Un de nos derniers fruits avant de mourir du scorbut.

13h30 : Nous décidons de prendre la roue en manuel, fini le pilote automatique, il prend trop d’énergie. Nous commençons donc les mesures d’urgence électrique. Nous utiliserons nos lampes de poche pour tout éclairage dès le coucher du soleil.

Position à 18h : 28° 47'N et 58° 16'O

mercredi, septembre 14, 2005

Canard à voile : jour 6

Jour 6 (18 mai)

01h10. Nous sommes à 223 milles de notre point milieu. Cette nuit je fais le quart de minuit à 03h, le plus dur selon l’avis de tous. Notre horaire de quarts (alternance de 2 heures et de 3 heures) se répète tous les 3 jours.

Nous avons baissé les voiles hier en fin d’après-midi et nous faisons du moteur. Pas trop de vent…

Je tente de temps en temps le téléphone satellite. Peine perdue, il nous dit toujours la même chose : «press clear, code 5009». Qu’est-ce qu’un code 5009??? Moi qui fantasmais sur le fait de pouvoir faire un appel tous les jours, pour donner des nouvelles... Bon, tant pis, nous sommes coupés du monde et le monde est coupé de nous. Libre à eux de nous imaginer dérivant sur un radeau de fortune, assoiffés, affamés, pendant des jours et des jours sous un soleil brûlant, et de se réjouir de notre retour triomphal après deux semaines d'angoisse totale!

Le soleil ne se lève pas vite, le matin...


Nous gérons les déchets comme des vrais Ti-Mé : le biodégradable est lancé par-dessus bord pour nourrir les goélands, nous remplissons d’eau de mer les bouteilles vides pour les faire caler au fond de l’eau, et nous rinçons soigneusement nos déchets non biodégradables à l’eau de mer (pour ne pas gaspiller l’eau douce). Et toutes nos poubelles (nettoyées) sont stockées à l'arrière du voilier, dans le petit zodiac. Arrivés à St-Martin, nous aurons des poubelles qui sentent bon.

Aujourd’hui, nous avons lavé le cockpit à la brosse et à l’eau de mer. JM a amorcé la procédure. Je crois qu’il est un peu compulsif.


Il a continué à frotter bien après que nous ayions perdu tout intérêt pour cette nouvelle activité. Paul a fini par aller s’amuser avec son attirail de pêche,


et moi je me suis installée pour finir un bouquin.




Le Drame de la journée : Paul a perdu ses photos numériques en pressant malencontreusement sur le bouton «delete». Il est frustré. C’est pour ça que nous n’avons pas de photo des dauphins que nous avions vus il y a quelques jours…

Le soleil se couche de plus en plus tôt et se lève de plus en plus tard à mesure qu’on descend dans le sud. Nous perdons 6 minutes par jour environ sur le coucher (dont l’heure est indiquée sur le GPS). La lune est nouvelle, rien à voir de ce côté. Nous avons soupé tard, il faisait déjà noir. C’est moi qui ai préparé le repas : une bouette familiale d’agneau, tomates, ognons, laitue et fromage, pour mettre dans des pains pita. Avec de la mayonnaise.

Paul a trouvé un paquet supplémentaire de pains pita en faisant le ménage du frigidaire. Nous n’en pouvions plus de joie! (Oui, je sais, il suffit de peu pour que nous n’en puissions plus de joie…) Mais il faut dire que nous étions à court de pain. Du beurre de pinottes sur des petits biscuits secs, c’est pas terrible! Surtout s’ils sont aromatisés au basilic.

Position de 20h : 31°18,1’N et 58°18,3’O

Le coucher de soleil est extraordinaire! Et Paul n'en a pas perdu les photos, heureusement!






À partir d’ici, je ferai de la retranscription de notes prises à la main…

mardi, septembre 13, 2005

Canard à voile : jour 5

Jour 5 (le 17 mai)

06h. Une autre cruelle journée de notre dur périple s’amorce! Allons nous survivre encore aux nouvelles épreuves que ce jour va amener?
Je suis assise dans le cockpit au soleil qui vient de se lever, avec mon ordinateur et mon café frais percolé.
Chacun son truc pour réveiller l’autre : moi c’était la ruse du café. Paul, lui, a rusé en éternuant à proximité de la cabine arrière. L’effet fut immédiat : il a réveillé tous ceux qui y dormaient! JM s’est recouché, son quart n’est qu’à 09h, après le mien. Je me suis levée et j’ai préparé du café (maintenant que je sais le faire!!!)

Nous sommes à 330 milles de notre point milieu et à 308 milles des Bermudes. Je viens d’aller voir les instruments : écho sur le radar à trois heures (ça, ça veut dire à la droite!) et à 6,18 milles. Je regarde avec les jumelles : c’est un navire marchand qui va nous passer en arrière très loin. Rien d’inquiétant. Allez, ouste, les navires marchants! Quelle plaie, hahaha! Pour une fois que ce n’est pas moi qui est dessus!

Pas un nuage dans le ciel. L’humidité de la nuit se dissipe. La navigation est vraiment facile depuis hier : en plus de faire beau, nous n’avons pas d’ajustement de voile à faire, le vent est constant en direction et en force.
Nous n’avons pas de nouvelles du monde extérieur. Je ne peux pas commenter l’actualité, nous ne savons rien de ce qui se passe ailleurs. Mais nous recevons toujours les fax météo d’environnement Canada donc nous n’avons pas été éradiqués par une guerre nucléaire.

Notre position à 16h : 34°05,6'N et 59°18,5'O